Corps chagrins

Nouvelle proposée à l’atelier d’écriture « Plumes  d’ici et d’ailleurs » sur le thème « Ecrire au musée » : choisir une œuvre d’art et  laisser aller son imagination.







   EGON SCHIELE                                         EGON SCHIELE
        DEMI-NU AUTOPORTRAIT 1911            SEMI-NUDE SELF PORTRAIT 1911
   Gouache et crayons sur papier                    Gouache and pencil on paper
          LEOPOLD MUSEUM                                LEOPOLD MUSEUM
       VIENNE                                                    VIENNA
    AUTRICHE                                                 AUSTRIA






Maître,

La peinture nous sépare mais l’art nous réunit. Le destin aussi qui se moque et rit de nos misères.  C’est pour me distraire qu’il m’a été conseillé de visiter à Vienne le Leopold Museum aux cimaises desquelles demeurent vos toiles. L‘une d’elles me touche tout particulièrement. C’est pourquoi j’éprouve le besoin de vous écrire ce qui, en ce regard à la renverse, ce corps amaigri, ces teintes tristes, me fascine.
Déjà, pour cet autoportrait de 1911, vous avez voulu un gisant en souffrance, les yeux révulsés. Déjà ces couleurs de nuit, de sang, de souffre et de rouille. Est-ce votre idée de l’avenir, votre avenir, notre avenir à tous, que vous pressentez et illustrez ainsi? Est-ce votre sensibilité à l’Histoire, votre savante intuition d’un monde courant à sa ruine? Ou n’y a-t-il dans ce nu que l’expression morbide de votre façon de vous agripper à la vie ?   
L’empire austro-hongrois porté par la dynastie des Habsbourg défie le temps. Le Ring s’enorgueillit de ses palais massifs. Vienne s’enivre de petit vin blanc et de grandes idées. Vous aussi ! Vous avez 21 ans. Vous critiquez les institutions, la morale, l’art officiel. Avec Gustav Klimt et Koloman Moser, vous appartenez à la Sécession, ce groupe d’artistes qui réclame le droit de créer en totale liberté. Avec Kokoschka vous redéfinissez l’expressionnisme. Vous êtes en bonne compagnie, mais l’avenir se défile.
Identité tourmentée, fracturée, d’un autoportrait à l’autre, vous en avez peint ou dessiné une centaine, se répète la même question, « Qui suis-je ? ». Votre nu pleure si bien les illusions sans lendemain, les coups de bistouri du destin. Il incline dramatiquement la tête, s’oublie. Il râle sur un monde défunt ! Je sais de quoi je parle !
Impuissant, manchot est ce reflet de vous-même. Il n’a pas de bras, dilués dans le noir.  Plus de poings pour lutter, de mains pour étreindre. Les mains ! Si essentielles aux artistes. Qui nous expriment, nous trahissent, nous lient à autrui. Celles qui nous font Homme pour prier, supplier, tenter de saisir ce qui s’évanouit. Vous les avez omises.
On y lit, mieux que sur un visage, le temps qui passe et l’âge qui cherche à se dissimuler. Les femmes le savent. Avant, mes mains jouaient sans relâche, Bach et Chopin notamment. Mes mains de concertiste s’envolaient en musique pour convaincre, émouvoir, séduire. Aujourd’hui, les veines bleu nuit s’entrelacent, trop visibles, entre les tendons rougis et saillants.  La peau s’affine, si fragile, entre de vilaines éphélides. Ma force s’amenuise et les doigts trébuchent sur les notes. Nues, déchues, impudiques. Mes mains si précieuses. Pourtant, aucun d’eux en blouse blanche ne renonce, et chaque jour, me pince et me pique pour que d’un malheureux vaisseau jaillisse encore un sang rouge vif.
Vous comme moi, Egon Schiele, nos mains ne nous délivrent plus d’aucun désespoir. Elles n’étreignent que le vide. Mieux vaut alors, comme vous en avez jugé, ne pas les représenter. Mais, voulez-vous dire qu’il devient inutile de se battre ?
Vous n’avez jamais fait le deuil de votre père, trop tôt disparu, qui vous encourageait à dessiner. Il vous laisse en tutelle à un oncle qui ne rêve pour vous que d’une place dans les chemins de fer. Abandonné par son suicide, hanté par cette tragédie, empêtré dans vos tourments, à 15 ans, vous renoncez au bonheur. Oui, vous avez le droit de vous plaindre. De douter, de ne croire en rien. Oui, vos toiles ont le droit d’exister, même si elles nous choquent, nous agressent. Eros et Thanatos y sont obscènes. La déchéance et la mort s’y exposent sans détour. Comment vous donner tort ?
Pour ma part, je ne ressens plus d’effroi. Ces poses singulières qui donnent à vos modèles cadavériques une tournure difforme de contorsionniste détraqué, ces teintes de Toussaint qui dans la lividité des chairs accentuent l’aspect malingre des corps et évoquent la mort, oui, avant, je les aurais haïs. Avant !
Avant, j’aurais dédaigné vos tableaux morbides, votre goût pour la provocation, les compulsions pornographiques qui vous envoyèrent en prison en 1912. Vos portraits aux regards hallucinés ne sont pas vraiment enthousiasmants, vos personnages laids et lubriques pas vraiment rassurants. Vous n’en disconviendrez pas !
Avant, j’aimais en peinture ce que vous-même avez adoré, l’or et la lumière, les lignes fluides et sinueuses, les chairs alanguies et radieuses, l’élégance heureuse. C’était avant, pour vous aussi. Vous avez claqué la porte de ces ateliers, pris votre parti, choisi, et vos toiles désormais s’abîment dans une infinie tristesse.
Vous le peignez si bien, ce mal qui ronge, qui brûle, qui glace. Dans laquelle, dites-moi, y a-t-il une once d’espoir ? Dans laquelle de vos œuvres y a-t-il la moindre certitude de s’en sortir? Aucune. Nulle part. C’est pour cela que je vous écris.
Il n’y a que tragédie en votre érotisme insatiable et désenchanté, en vos nus décharnés dont vous allez chercher les modèles dans les hôpitaux psychiatriques, en vos compositions anguleuses inachevées, en votre angoisse livrée en l’état, brutale, crue.  
Mais voilà, cet autoportrait de 1911, cet affamé brisé au plus intime de lui-même, ce corps squelettique aux sinistres couleurs, c’est vous autant que moi.
Moi maintenant, moi dévorée à 28 ans par cette longue maladie dont on ne cache plus le nom. Un être à vif et à nu déstructuré par le mal et les années d’hôpital. Un patchwork d’organes plus ou moins superflus qu’un habile coup de bistouri enlève à la va-vite, qu’un invisible rayon irradie en silence. Un pantin désarticulé qui ne sait plus à quel saint se vouer.
 Maître, vous le peignez si bien, ce mal qui ronge, qui brûle, qui glace. Si bien, cette explosion de désespoir. La mort qui rôde, la peine qui est la mienne.
C’est pourquoi, dans la salle A du Leopold Museum, devant votre célèbre tableau, « Demi-nu, autoportrait, 1911 », j’ai pleuré.
Merci, Maître.





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